Brève anthologie du street-art amateur

Aujourd’hui : le graffiti amateur.

Le graffiti, « inscription, dessin griffonnés ou gravés à la main sur un mur » (petit Larousse 2010), existe depuis que l’homme a appris à mal écrire. Sport intemporel et universel, son apparition suivrait de près celle du mur, et plus généralement de la paroi verticale.

L’inscription anonyme, dans toute sa lâcheté, sa stupidité, sa glauquerie, et par ses aspects les plus malsains et offensants, ne se devait-elle point de figurer en ce haut lieu de la réussite de sa vie connard ?

Incontestablement si.

Quelques reliques témoignant de la longévité de cette pratique ont pu parvenir jusqu’à nous : peintures rupestres des grottes préhistoriques, hiéroglyphes obscènes dans les dortoirs des esclaves des pharaons, états d’âme des prisonniers dans les geôles des châteaux forts, notation et tarifs des putes à Pompéi, représentations carolingiennes de Toto en train de chier derrière l’église.

Tag roturier de la province d’Anjou, XIIème siècle – BNF

Rendons ici un bref hommage aux gribouilleurs amateurs, tagueurs du dimanche et autres écrivains de portes de chiottes d’autoroute qui, le temps d’un colombin, savent redonner, en ces temps troubles et incertains, un sens aux mots bassesse, bêtise, inutilité, porc.

Il ne sera donc pas question de décrire une énième fois l’univers artistique des graffeurs « professionnels » et autres stakhanovistes du tag. Là on parle du graffiti crafiot d’illettré qui sent bon la villageoise et la consanguinité.

Le tag amateur et occasionnel, par la diversité et l’amateurisme de ses exécutants, offre un champ de représentations excessivement variées. Les naturalistes dénombrent des centaines de milliers de nouvelles espèces tous les ans et, chaque contributeur anonyme y allant gaiement de sa petite touche personnelle pour poser sa pêche murale, les possibilités et variations semblent infinies. Aussi serait-il extrêmement laborieux d’en faire un inventaire exhaustif. (D’autant que, heureuse coïncidence, je n’ai pas que ça à branler).

On ne peut néanmoins faire l’impasse sur quelques incontournables très récurrents, les plus populaires, les fondamentaux, véritables références en matière d’inscription pourrie, parmi lesquels :

– L’indétrônable, l’interdépartemental, l’inégalable de rapidité, le désolant de facilité: le tag PD.

Nombreux  à l’état sauvage, ils se reproduisent au creux des abribus ou dans les cours de récré et plus généralement sur le chemin de l’école.

 (Ci-dessus : spécimen de tag PD monté sur plot observé en milieu urbain)

La traditionnelle bite, référence universelle, apportant toujours un peu de fraicheur et de poésie dans nos mornes cités modernes.

– Ha ha ha !! Tu as vu chéri !! Quelqu’un a malicieusement peint un phallus sur cet abribus !!

– Oh oui ! Comme c’est cocasse !!!

Le bon vieux « BOB » avec le pétard mal fait, la feuille de canna et son slogan revendicateur bien senti :

Les réserves pudiquement émises à l’encontre de la maréchaussée :

– Parmi les inscriptions inoffensives et bon enfant, les bons vieux « SALE » faits au doigt et leurs dérivés :


Les petits mots de chiottes, qui représentent à eux seuls un immense pan de la discipline.

Chaque WC d’entreprise ou d’école, chaque gogue de station service, de bar ou de restaurant, chaque pissotière de square, chaque chiotte public abrite en son sein une bibliothèque vivante, continuellement complétée et renouvelée, véritable mine de savoirs à la portée de chacun. (Ainsi que l’annuaire des plans fions crasseux du coin).

Car il faut bien le reconnaître, ces inscriptions tournent souvent autour du cul. Et même carrément dedans. Et à plusieurs.

Dont des animaux.

Nous ne multiplierons volontairement pas les exemples graveleux, un échantillon représentatif devrait suffire à écœurer toute personne normalement constituée ou à coller au contraire immédiatement une demie molle à tout pervers polymorphe qui se respecte.

Il serait cependant réducteur de confiner le champ des aspirations latrinales aux seules pulsions sexuelles et à la perversité de bon aloi. On trouvera toujours un coin de mur pour le racisme, la délation, la misogynie, l’homophobie et toute la palette de nobles sentiments qui siéent merveilleusement à ces lieux d’aisances et de méditation.

La participation spontanée transforme ainsi rapidement la moindre cloison de gogues en vecteur d’expression collective et constitue un ramassis d’immondices vaste spectre de préoccupations ouvrant enfin le débat sur des sujets aussi divers que « Dehor l’islame », « CACA », le retour des nazis ou de Louis XX au pouvoir, les revendications salariales (« Dupillier ENCULER »), les vieux réflexes de dénonciation (« Samuel-Jacob Goldman-Bergstein de la compta est JUIF ») et bien sûr « pute suce au 06 27… ». Cet engouement massif fait du graffiti de chiottes un indicateur sociologique fascinant, injustement boudé par les ténors de la discipline.

Certains pionniers et maîtres de l’avant-garde se réinventent perpétuellement en matière d’outils et de supports :

Les motivations

L’inscription illicite a toujours été un moyen de revendication politique et sociale. De tous temps, de courageux anonymes ont bravé héroïquement l’interdit pour jeter aux yeux des puissants ce que le peuple pensait tout bas.

La protestation murale, apostrophe direct à tous les passants, constitue une forme alternative d’engagement personnel et de participation au débat public (débat dans lequel les idées de la base sont trop souvent  ignorées ou écartées au profit des conceptions surannées ou hors de la réalité des élites dirigeantes).

Les revendications lycéennes et estudiantines, qui fleurissent périodiquement au gré des réformes scolaires et des poussées de sébum. On y lit toute la fougue de la jeunesse éprise de liberté et de sonneries de téléphone originales.

On y trouve également, en filigrane et pour qui sait l’observer, toute l’essence de la complexité de l’âme humaine, tiraillée par ses pulsions, ses peurs et ses besoins de se démarquer vestimentairement.

Quand le bon goût le dispute à l’utilité

Les guerres de territorialité (généralement pour le contrôle du banc et de la cabine téléphonique) sont très largement représentées dans le monde de la graphie rupestre.

Exemple de hiérarchie des conflits locaux, abribus en Seine-et-Marne

Il n’est pas rare de voir une inscription détournée de son message initial à des fins de propagande, et les sujets à querelle ne manquent pas : le foot, la politique, les opinions religieuses, syndicales et philosophiques, le conflit israélo-palestinien, le thé contre le café, le fait que Gwenaëlle soit une salope ou pas, le complot judéo-pizzaïoliste, la défense de l’honneur de son département ou de sa commune, les chaussures de sport.

Concurrence impitoyable entre représentants en départements

Le sempiternel conflit rosbifo-monarchique

Autre mobile : choquer, scandaliser le lecteur, susciter l’indignation et la révolte de ses contemporains. Certains vont très loin dans la violence symbolique et le fanatisme en affichant des opinions d’une rare brutalité :


Exemple de terrorisme scriptural, des conceptions qui dépassent l’entendement.

Exprimer son ressentiment envers un groupe ou une personne en une cinglante exclamation :


La version moderne du « merde à celui qui le lira »

Tout simplement foutre la merde, semer la terreur (sur les compteurs EDF, de la rue Albert Camus à la place du marché), se forger une réputation et atteindre une certaine renommée en ayant la plus grande visibilité dans le lotissement, tel l’adolescent ambitieux qui démarre sa carrière de gangster en défigurant l’abribus du coin au Véléda ou à la craie chourés au collège.

L’esthétique au service de la constructivité

En ce qui concerne le pourquoi des inscriptions de chiottes, pour une majorité d’entre elles, il s’agit de trouver enfin une réponse à cet angoissant cri de solitude : « Homme grosse bite cherche femme ».

A l’instar des tagueurs  traditionnels, la reconnaissance d’une corporation, d’une communauté peut constituer une motivation chez les gribouilleurs occasionnels.

Enfin, laisser une trace de son bref passage sur terre, transmettre son message aux survivants, entrer dans la mémoire collective, quelque part entre Auchan et Zidane.

Un acte désespéré mais libérateur, déchargeant provisoirement d’une partie du poids de l’angoisse face à l’implacable constat d’impuissance caractéristique de nos vaines et illusoires existences : écrire son prénom en pissant contre un mur.

Vous pouvez ranger vos cahiers et sortir vous enculer paisiblement dans les champs.


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5 réponses à “Brève anthologie du street-art amateur

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