Drame de la conversation ordinaire

Ou comment un banal dîner entre amis vire au fait divers sordide.

Vendredi 19 juillet 2013, Sonia et Vincent reçoivent dans leur appartement de Darnétal Matthieu et Sandrine, un jeune couple habitant à quelques pâtés de maisons avec qui ils ont sympathisé quelques mois plus tôt.

Après quelques verres, la soirée bat son plein et l’atmosphère est à la franche rigolade. Tous les thèmes de discussions incontournables y passent : le boulot, la famille, les chapeaux, où que vous allez t’y en vacances et tutti quanti.
Vincent est en forme olympique ce soir : c’est boutade sur boutade, répliques bien placées et jeux de mots foireux en cascade.

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A l’heure du dessert la conversation passe au thème des pénibles réunions familiales et Matthieu entame la série par un croustillant récit relatant les multiples clichés qu’il a pu observer lors du récent mariage d’une lointaine cousine.
Vincent, décidément au sommet de son art, trépigne d’impatience pour caser ses réflexions acerbes enrobées d’humour sur l’habituel DJ tout pourri et les sempiternels jeux et danses à la con typiques de ce genre de cérémonies. Tout le monde va être plié !

Il sent arriver la chute médiocre de l’histoire de Matthieu qui n’a pas son talent mais reste tout de même son ami et s’apprête à reprendre la parole d’un habile « Ah ouais c’est comme moi quand… », lorsque Sandrine lui grille la politesse et lâche avec son air de pouffiasse lobotomisée de discothèque : « Et tu t’rappelles la fois où… », enchaînant sur une sombre histoire de fête étudiante dont tout le monde se branle et qui au demeurant n’a fait marrer personne.
La connasse.

Excédé au plus haut degré, serrant les poings sous la table, Vincent attend péniblement que Sandrine daigne fermer sa gueule pour enfin caser ses vannes qui, il le sait, marqueront immanquablement le clou de la soirée.
L’anecdote de cette traitresse de Sandrine s’éternise et la discussion commence à s’éloigner dangereusement du thème des mariages : cette traînée en a profité pour tirer la conversation à son avantage en reparlant de sa putain de chef de bureau.
C’est un coup bas : le thème boulot avait déjà été abondamment traité en début de soirée et Vincent, très soucieux de la bonne application des lois de la guerre, n’est pas près de l’oublier.

Sentant que la balle de match lui échappe et qu’il ne pourra plus caser ses réflexions foireuses sans risquer le hors-jeu, il quitte sèchement la table et va s’allumer une clope au balcon. Cette pute lui a volé sa victoire.
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Peu de temps après, ne supportant plus cette humiliation à domicile, Vincent trouve un vague prétexte pour foutre ses convives à la porte.
Ivre de rage, il retourne fumer une clope et balance des cailloux sur le chat du voisin pour se passer les nerfs. Cette morue ne l’emportera pas au paradis.

Le temps passe, Vincent n’oublie pas. Il rumine cet affront pendant des semaines, cela vire à l’obsession. Il ne peut s’empêcher de revivre la scène, pleurant la gloire qui aurait dû lui revenir et qui lui a été volée. Justice doit être faite.

Un mois jour pour jour après la funeste soirée, il passe à l’action. Equipé d’une batte de baseball, de gros scotch et d’une camionnette louée chez ADA (65 euros le 12 m3 pour 24 heures), prévenu via Facebook de l’absence de Matthieu pour quelques jours, il se rend au domicile du couple, défonce la gueule de Sandrine et la ramène dans la cave de la maison familiale de Déville-lès-Rouen, inoccupée pour l’été. On va pouvoir s’expliquer.

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Quelques heures plus tard, Sandrine, attachée sur une chaise, le visage et les vêtements ensanglantés, reprend conscience. Paniquée, elle supplie son bourreau de la libérer, promettant de ne pas le dénoncer. Vincent, inflexible, silencieux, savoure sa revanche.
Après quelques minutes de supplications, il lui promet de ne pas lui faire davantage de mal si elle jure de faire tout ce qu’il lui ordonnera. Terrifiée, Sandrine accepte.

Il revient alors calmement sur la soirée du mois précédent et lui demande de bien vouloir raconter l’histoire que son Matthieu de mec avait sortie à propos du mariage de la cousine Mireille, en s’arrêtant bien à la fin de celle-ci. Interloquée mais mue par son instinct de survie, Sandrine s’exécute.
La chute de l’histoire arrivant, Vincent, l’air enjoué et d’un entrain absolument hors de propos, coupe Sandrine et balance coup sur coup, hilare, ses deux anecdotes pourries. Sandrine, en larmes, au bord de la crise de nerfs et totalement décontenancée par l’absurdité de la scène, éclate d’un rire hystérique.

Soulagé, satisfait au plus haut point de son effet, Vincent s’esclaffe à son tour, puis la massacre à coups de marteau en bonne et due forme. Tout est rentré dans l’ordre.

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