Critique musicale : mes premières comptines

Salutations.

Aujourd’hui sur votre site préféré on entre de plain-pied dans le domaine de la culture musicale avec « Mes premières comptines », un album très attendu dans le milieu hautement critique des crèches, garderies, nounous, centres aérés et monospaces.

1

Produits par Scarabéa jeunesse, la légendaire maison aux 56 disques de lait en poudre, ces 30 titres issus du répertoire classique offrent un panorama relativement complet des airs incontournables qui ont bercé enfants et gonflé parents depuis moult générations.
Interprétés en alternance par un homme et une femme dont la production a semblé juger devoir taire l’identité, de nombreuses thématiques allant du monde animalier et végétal au je-m’en-foutisme bien connu des meuniers en passant par les questions plus traditionnelles de sécurité intérieure (« Au feu les pompiers », « Encore un carreau d’cassé ») sont abordées.

Cet album est riche de contrastes sur le plan musical puisque pas moins de 27 sons de synthétiseur différents ont été nécessaires à son élaboration, dont 4 pour les percussions. Un exemple parmi d’autres illustrant cette diversité : le sublime « La cloche du vieux manoir », véritable émerveillement de sonorités – clochettes, tambourin, xylophone – c’est la folie pendant 1 minute 25 de pur délire auditif.

De véritables perles se dégagent dès la première écoute : le titre « Une souris verte », dont l’orchestration magistrale et la grandiloquence font clairement référence aux airs triomphants des plus belles victoires romaines, constitue à ce titre un hymne fédérateur de la trempe de ceux qui font vibrer le cœur d’une nation comme « I will survive » ou « La danse des canards ».
Autres pièces maîtresses de l’album : l’inévitable « Frère Jacques », parfaitement exécuté à la manière des anciens, idéal pour les repas de famille et « Vent frais », autre canon réalisé avec maestria sur un air de ballade médiévale avec fin a capella. De quoi mettre d’entrain le plus austère des directeurs généraux avant un conseil d’administration houleux.

Extrait 1

Ce nouvel opus allie savamment tradition et modernité comme en témoigne le percutant « Le petit ver de terre » dont le beat punchy et les basses lourdes nous envoient au cœur du dirty south, le tout agrémenté d’un break bougrement old school en milieu morceau qui nous ferait presque regretter l’absence de scratchs et de samples de funk.

On note donc un effort tout particulier sur les compositions musicales. Mais la chanson à textes n’est pas en reste et l’on constate un soin tout aussi méticuleux apporté au ciselage des punchlines comme dans le titre « Un canard a dit à sa canne » ou avec la bonne vieille contrepèterie d’ « Il court il court le furet » : ça joue avec les mots, c’est technique, subtil et n’est pas sans rappeler Georges Brassens ou Gérard Baste. Des calembours comme on en fait plus, une merveille, on en redemande.

Autre petit bijou de création, l’efficace et rondement mené « 1, 2, 3 nous irons au bois ». Une composition nette, sans fioritures et en canon s’il vous plaît. On déplore un peu cependant l’impasse sur la bonne blague « 10, 11, 12 pour faire une partouze » qui, de toutes façons, ne tardera pas à vous revenir aux oreilles de la cour de récré.

Un album aux vertus pédagogiques qui ne se contente pas du simplisme et de la niaiserie habituels des disques pour enfants. Ici et là sont abordés certains aspects tragiques de l’existence, comme en témoigne le sombre morceau « Petit papa » traitant fort justement de l’absence et en filigrane des injustices propres à la condition humaine : c’est la fête des pères, l’enfant n’en a pas. Est-il monté au ciel ? Aux putes ? En taule ? Avec cette petite allumeuse de la compta ? Toutes les pistes restent ouvertes. Et il va falloir vivre avec mon enfant.

Extrait 2

Le titre « Alouette, gentille alouette » est également d’une cruauté sans nom. Sous l’apparence d’une innocente et naïve fable, elle décrit toute la violence et l’absurdité du monde dans lequel grandiront vos enfants : « Gentille alouette, je te plumerai » -> Malgré l’affection évidente portée à l’alouette, l’auteur sadique prend un malin plaisir à lui décrire dans le détail la nature de sa torture prochaine. La tête, les pattes, la queue…Rien ne sera épargné à la pauvre bête. Nerveusement éprouvant, 3 minutes et 52 secondes de brutale réalité.

Et pour compléter la série des titres peu joyeux, l’infâmant « Gentil coquelicot » qui décrit fort justement la perfidie des rossignols, toujours prompts à asséner de sinistres sentences à l’égard de la gent masculine : « Il me dit trois mots en latin : que les hommes ne valent rien ». C’est ptêt un peu tôt pour leur faire découvrir la laideur ordinaire du monde et le Lexomil.
(A moins que cette histoire de coquelicot ne soit qu’une manière détournée d’aborder les premières menstruations ? Merci de nous envoyer vos avis pour éclaircir ce point).

Ces rudes leçons de vie sont savamment distillées dans un ensemble de morceaux plus consensuels, à l’instar de « J’aime la galette » : « J’aime la galette / Savez-vous comment ? / Quand elle est bien faite / avec du beurre dedans ». Un jugement de bon sens agréable à entendre en ces temps d’incertitude et de nihilisme généralisés que personne n’osera remettre en cause. (Si ce n’est peut-être les ténors de l’Ecole de la galette kiwi-pruneaux mais eux, on les emmerde).

Ces interprétations classiques raviront assurément petits et grands : « Ainsi font, font, font… », « La barbichette », « Mon petit oiseau » (qui après vérification n’a rien de graveleux) ou « Y’a une pie dans le poirier », histoire inouïe et bluffante de réalisme d’un homme racontant qu’il entend une pie chanter. (Dans un poirier). De malicieuses historiettes alliant habilement le concret au fabuleux qui développeront l’imagination et le pouvoir de création de vos chérubins.

Venons-en maintenant à des choses moins agréables, LE point noir de l’album, qui fout d’entrée en l’air toute chance pour ce disque de remporter le grand prix SACEM : la chanteuse.
C’est bien simple, rien ne va, tout foire : la moindre intervention de cette bougresse qui ruine jusqu’aux plus innocents de nos « Au clair de la lune » ou « Fais dodo Dylan mon p’tit frère » vire instantanément en une insupportable caricature vocale de chanteuse de R’n’B. Les accentuations forcenées à tout bout de champ agrémentées de trémolos tous plus inopportuns les uns que les autres sont d’une incongruité consternante. Il ne manque pour parfaire le tableau que quelques « Yeaaaa-eeah-baaaaye-bé » en fin de couplets et le clip libidineux avec la choré porno assortie.

2

Point d’orgue de cette monumentale erreur de casting : l’inqualifiable, le scandaleux « Pêche pomme poire abricot ». Outre le racisme flagrant, gratuit et fièrement assumé envers les abricots (et l’appel au lynchage qu’il sous-entend : « C’est l’abricot qui est en trop »), ce morceau n’est qu’abjection et ignominie. Voie et mélodie ne font plus qu’un en un inconcevable étron auditif qui ferait chialer le plus solide des légionnaires. Je défie quiconque d’écouter cette composition en entier sans bouffer la table à langer la plus proche.

Extrait 3

En conclusion, un album agréable mais inégal dans son ensemble, allant des sublimes « Pomme de reinette » au révoltant de nullité « Bateau-ciseau » ou à l’arnaque d’ « Une poule sur un mur » qui dure à peine 40 secondes.

Malgré un certain effort de renouvellement des classiques et des compositions souvent taillées pour le live – dont le tube en puissance « Au feu les pompiers » qui sera très probablement édité en single et devrait bénéficier d’une bonne couverture radio – cet album n’arrive pas à la hauteur des attentes que suscite la pochette. Saluons tout de même la performance du chanteur qui redonne un peu de dignité à l’ensemble en incarnant parfaitement la prestance et le maintien des chansonniers d’antan, ainsi que la présence d’un second disque avec les versions instrumentales qui fera immanquablement son petit effet dans les meilleures soirées karaoké des dancings les plus branchés.
Des thèmes graves aux sujets plus légers, ce disque offre tout de même un avant-goût réaliste de ce que doit être le calvaire du lycéen potassant son BAFA.

Ma note : 3 tétines sur 5.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s